jeudi, décembre 31, 2009

LOUISE, REINE DE SUÈDE ET DE NORVÈGE( 1828 – 1871 )







LOUISE, REINE DE SUÈDE ET DE NORVÈGE( 1828 – 1871 )
Texte d´Eveline SUNDSTROM

En Suède, le roi Charles XV, fils aîné de Oscar Ier, et petit-fils de Jean-Baptiste Bernadotte, fut un personnage bien connu dans l´histoire de ce pays, principalement pour ses qualités de don Juan et ses innombrables conquêtes féminines.
Mais que savons-nous de sa reine? Son nom est à peu près tombé dans l´oubli, car sa vie fut de courte durée et le rôle qu´elle joua ne fut pas prédominant. Une reine ”ménagère” pourrait-on dire, car elle était davantage attachée aux petites choses de la vie quotidienne, ce qui n´est pas très original ni romantique.
Louise, née princesse des Pays-Bas, appelée Lovisa en Suède, eut un destin tragique et fut probablement la plus malheureuse de toutes les reines de la dynastie Bernadotte.
Avoir épousé le prince Charles, un personnage haut en couleur, fut source de déconvenues pour la jeune Louise dont le physique était déplaisant. Le prince s´attirait les regards, les sympathies de tout le monde, alors que Louise présentait peu d´intérêt. En public, c´était lui qui brillait et sa popularité incontestable contrastait avec la simplicité et la timidité de la jeune princesse.
Malgré son éducation parfaite et ses qualités qui inspiraient le respect de son entourage, Louise n´arriva pas à s´imposer. Elle eut la malchance de succéder à la reine Joséphine, qui de plus, était douée et jolie. Cette opposition n´avantageait en rien la jeune femme, ce qui lui porta ombrage.

Charles, un prince marqué par son enfance malheureuse

Charles était l´aîné des fils du roi Oscar Ier et de la reine Joséphine. Il naquit à Stockholm, le 3 Mai 1826 et eut par la suite trois autres frères et une soeur. Destiné à devenir roi, Charles reçut une éducation sévère. Son enfance au Palais Royal de Stockholm fut marquée par une discipline très stricte, imposée par sa mère et ses précepteurs. L´un d´eux, le savant mathématicien Otto Aubert, était atteint de tuberculose, et avait plus ou moins contaminé les enfants princiers. Ainsi Charles garda toute sa vie une santé fragile, et souffrait souvent de douleurs à la poitrine.

Pas très courageux, il n´osait pas entreprendre de nouveaux jeux ou exercices physiques. Ses frères se moquaient parfois de lui. Par moments, le jeune Charles laissait affleurer des sentiments d´extrême sensibilité, ce qui n´était point souhaitable pour un futur roi. De plus, il se mit aussi à bégayer et cela passait pour un signe de médiocrité chez quelqu´un destiné à remplir un rôle de cet ordre-là.

La période de l´adolescence ne fit qu´accentuer ses rêveries et son manque de concentration. Charles était constamment comparé à son plus jeune frère Oscar qui le dépassait en intelligence, en endurance et en minutie. L´éducation des enfants était dûment contrôlée par leur mère Joséphine, sévère et perfectionniste. Les précepteurs avaient reçu des ordres très précis pour lutter contre l´impétuosité du jeune prince, ainsi que sa sentimentalité et son bégaiement, en raillant la sensibilité et les pleurnichements du jeune garçon. On lui répétait que : ” Celui qui grogne pour des bagatelles n´arrivera jamais à rien dans la vie. ” et qu´il se comportait comme une fille. ( 1 )

Vers l´âge de quinze ans, Charles changea et fit preuve de plus de constance de caractère. A force de persévérance, il réussit peu à peu à améliorer sa condition physique, à juguler ses sautes d´humeur. Lorsqu´il avait à faire un discours, il choisissait ses mots avec précision et s´exprimait lentement. L´entourage du prince pouvait constater que les exigences de son éducation avaient contribué à rendre l´adolescent malheureux et que les relations avec sa mère étaient très tendues. La supériorité intellectuelle de ses frères plus jeunes lui pesait et avait, dans une certaine mesure, influencé son manque d´harmonie à l´âge adulte.A l´âge de dix-huit ans, en 1844, Charles entreprit des études supérieures, en compagnie de son frère Gustave, à l´Université d´Uppsala. A cette époque, il était devenu un garçon séduisant, avec sa haute taille, ses cheveux foncés et légèrement ondulés, ses yeux noirs. En réalité, il avait le type béarnais, et d´ailleurs les descendants de Bernadotte jusqu´à Oscar II conservèrent ce type méridional.
Charles et Gustave se rendirent très populaires dans le milieu universitaire et mondain d´Uppsala. En dehors de leurs études, Gustave charmait la société par ses talents de musicien et ses compositions romantiques, et Charles cultivait le goût pour la poésie, le chant et la peinture. Il écrivait des poèmes, exécutait quelques tableaux à ses moments de liberté. Il avait gagné de l´assurance, et se montrait plus gai et plus ouvert. Il mettait tout le monde sur le même pied d´égalité, toutes classes sociales confondues. Il allait même jusqu´à employer le tutoiement d´une façon générale, ce que les royalistes jugeaient peu convenable pour une personne de son rang. Sa mère le trouvait indiscipliné, et critiquait son langage peu soigné, ainsi que ses plaisanteries quelque peu grivoises. Parfois, ses manières trop familières et sa soif de plaisirs immodérés, choquaient et tourmentaient ses parents.
Pour compléter son apprentissage, Charles suivit une formation militaire. Les champs de manoeuvres devinrent un endroit de prédilection pour le jeune homme et les exercices avec les soldats le passionnèrent. Il avait la vocation militaire, comme son grand-père, le roi Charles XIV Jean. Les jeunes recrues qu´il entraînait, appréciaient les manières et les goûts simples du prince qui pouvait se contenter de peu de confort et d´une nourriture frugale. Cavalier de haut niveau et infatigable, il montait à cheval avec aisance.
En 1845, Charles fut promu au grade de lieutenant du Régiment des Gardes Royales Svea, et en 1853, il fut nommé Général de division. Cette ascension rapide des grades militaires était naturellement dûe à sa position de prince héritier. La vie de l´armée lui plaisait énormément, et il écrivit même des essais sur l´art militaire. Ses hommes lui donnaient volontiers des sobriquets affectueux, à peu près comme : ” Charles au grand nez ”, ou ” Charlie la couronne ”. Ses proches l´appelaient plutôt : ” Kalle ” ( 2 )
Grâce à sa popularité, le prince se constitua un groupe d´amis fidèles et par son charme, il fit des ravages dans le coeur des jeunes filles de la société et de la Cour, et collectionnait les aventures. Il n´y avait rien d´inhabituel à ce que de jeunes personnes se laissent séduire par un prince. Par contre, ce qui n´était pas normal pour un héritier du trône, était de fréquenter en dehors de sa classe sociale. Charles ne se souciait nullement de l´origine sociale de ses petites amies. Oscar et Joséphine, mécontents des innombrables histoires galantes de leur fils, ne virent pas d´autre issue que de mettre un terme à ses amours passionnées, en agissant énergiquement. Le seul remède à cette situation devait d´être d´assagir le jeune homme par un mariage adéquat et lui trouver une gentille princesse avant que les rumeurs de ses frasques ne parviennent aux oreilles des maisons royales d´Europe. Sinon qui voudrait de lui dans ces conditions ? Comment assurer la succession au trône de Suède ?

A la recherche d´une princesse pour un prince turbulent

La préoccupation primordiale du roi Oscar en 1846 était de rechercher une princesse qui réponde aux exigences politiques, religieuses et financières des deux partis. Louise, princesse de Prusse, nièce du roi Frédéric Guillaume de Prusse, était la jeune fille idéale et elle enthousiasma tout de suite le prince Charles.
Cependant, juste avant les fiançailles, la princesse eut de graves problèmes de santé, et de plus, un conflit éclata entre le Danemark et l´Allemagne en 1848. Il fallut donc abandonner ce projet de mariage, devenu irréalisable du point de vue politique.La déception de Charles fut brève, et il se consola rapidement avec de nouvelles amourettes, en particulier avec une certaine Sigrid Sparre, demoiselle d´honneur à la Cour. Lorentz Studach, l´aumônier de la reine Joséphine, surprit les tourtereaux et dévoila l´aventure à la reine. La jeune fille fut immédiatement congédiée de la Cour, au grand désespoir du prince qui était follement épris. Malgré les protestations de Charles, sa mère demeura inflexible, et cet intermède envenima les relations entre mère et fils.
Maintenant, plus que jamais, il devenait urgent de régler la situation et de trouver la fiancée idéale. En 1849, une nouvelle occasion se présenta et cette fois, le choix se porta sur les Pays-Bas.
En 1849, un nouveau roi venait d´accéder au trône des Pays-Bas, Guillaume III, de la dynastie d´Orange, Dans ces circonstances, il était tout à fait indiqué d´aller présenter au roi les félicitations de la Cour de Suède. Ainsi, le Ministère des Affaires Étrangères de Stockholm envoya à La Haye un de ses secrétaires. Ce délégué avait également pour mission de se renseigner sur les filles du prince Frédéric, frère du roi. En effet, le prince Frédéric et son épouse, née princesse Louise de Prusse avaient deux filles et celles-ci étaient apparentées aux fameuses dynasties d´Orange et des Hohenzollern, et de plus appartenaient à une des plus riches familles royales du continent, ce qui promettait une alliance avantageuse. La famille de Louise avait même des liens de parenté avec Gustave Vasa ( 1496–1560 ) et Gustave III (1746–1792 ), rois de Suède. Le secrétaire devait juger si Louise, l´aînée des filles, avait les qualités requises pour devenir l´épouse du futur roi Charles XV de Suède. La jeune fille était en fait un excellent parti du point de vue politique, et en plus, elle était de religion protestante, élément non négligeable, car le peuple suédois et la Cour pensaient qu´il était temps d´avoir une reine élevée dans la foi luthérienne.
Le secrétaire des Affaires Etrangères, Ludvig Manderström, fit parvenir au roi Oscar le rapport suivant : ” Son Altesse la princesse Louise, âgée de 21 ans, a une taille assez imposante, sans être corpulente, et donne l´impression d´être de santé robuste. Son visage a une peau particulièrement blanche, et dans ses petits yeux bleus, on peut déceler de la douceur et de la vivacité, malgré une certaine myopie. Ses cheveux ont une belle couleur cendrée. Sa bouche est un peu trop grande, et ses dents bien régulières……Au premier abord, la princesse n´impressionne guère; cependant, plus on la regarde, plus on trouve chez elle un naturel jovial et candide. ” ( 3) Dans ce compte rendu, considéré comme un chef d´oeuvre de diplomatie, Ludvig Manderström tenta de faire ressortir les côtés positifs de la jeune fille, et d´autre part, il laissait sous-entendre que le portrait de la princesse n´était pas très flatteur.
En dépit du rapport un peu déconcertant de Manderström sur la princesse hollandaise, Oscar et Joséphine jugèrent opportun de donner suite à ce projet d´alliance avec les Pays-Bas. Oscar, dont les origines étaient bourgeoises, désirait ardemment une belle-fille d´ascendance plus noble que la sienne. Une union avec Louise renforcerait ultérieurement la légitimité des Bernadotte. Dans ces circonstances, il incombait à Charles de tirer adroitement son épingle du jeu, en se présentant à La Haye pour rencontrer sa future fiancée et laisser de sa personne une impression favorable.

Louise des Pays-Bas : une princesse qui manquait d´attrait

Louise Wilhelmine Frédérique Alexandra naquit le 5 août 1828 à La Haye. Son père, le prince Frédéric jouissait d´une immense fortune et d´une vaste culture dans plusieurs domaines. Sa mère, Louise de Prusse, était issue de la lignée très renommée des Hohenzollern. L´éducation de la jeune Louise avait été sévère et elle était devenue une jeune fille sérieuse à qui on avait inculqué le sens de l´économie et l´assiduité au travail.
Elle était très cultivée et parlait plusieurs langues; lorsqu´elle se mit au suédois, elle ne rencontra pas de difficultés pour l´apprendre. Cependant, la jeune fille était dénuée d´imagination et elle était terne, timide et effacée.
En août 1849, l´accueil à La Haye fut des plus chaleureux pour le prince héritier suédois qui, par sa prestance, sa haute stature et son corps musclé en imposait. Avant de connaître le jeune homme, Louise avait dédaigné ce ” parvenu ”, cet héritier d´une dynastie fondée trop récemment, et puis, en approchant le prince pour la première fois, elle s´exclama : ” Oh ! Qu´il est beau ! ” ( 4 ) Elle était séduite.
Au début, le prince, peu enthousiaste, hésitait malgré l´appât de la dot qui pourrait renflouer ses maigres finances. Certes, la jeune fille n´était pas un prix de beauté; néanmoins, Charles pensait qu´il s´habituerait. Au bout de deux semaines de fréquentation, il avait pris sa décision, et fit sa demande en mariage. Les parents de Louise donnèrent leur accord. Ce qui avait influencé le jeune suédois n´était certainement pas le physique, ni les qualités, ni les origines de sa future fiancée, mais c´était sa fortune. On s´attendait à une dot mirobolante.
La préparation de ce mariage fut un véritable ” business”, et les négociations pour le contrat furent laborieuses et maladroitement menées du côté suédois. Charles s´en remit à son futur beau-père pour déterminer le montant de la dot, car il n´osait pas avouer qu´il était le plus souvent à court d´argent.
Les détails du contrat de mariage furent révêlés trop tard pour y changer quoi que ce soit ou pour renoncer à cette union ou poser un ultimatum, ce qui aurait provoqué un scandale et aurait défavorisé la dynastie des Bernadotte, dont la renommée en Europe n´était pas encore bien établie. La dot tant espérée fut loin d´être avantageuse, et Charles dut se résigner et sauver son honneur. Au lieu des millions attendus, il ne reçut que 100 000 florins et encore les parents de Louise exigeaient un intérêt sur cette somme et que l´Etat suédois verse un apanage à la princesse pour ses dépenses personnelles.
Ces arrangements causèrent une grande déception aux Suédois qui prévoyaient déjà un essor économique de leur pays, grâce à l´argent hollandais. Et la pauvre Louise ignorait totalement que bientôt, elle serait considérée comme l´objet d´un marché catastrophique. L´avarice hollandaise offensa gravement la Cour de la Suède. En compensation, Louise apporterait quelques beaux bijoux de famille qui enrichirait le Trésor. Profitant d´un nouveau voyage du prince Charles aux Pays-Bas, en avril 1850, la Cour de Hollande proclama les fiançailles des jeunes gens. La visite du jeune suédois suscita un enthousiasme délirant chez le peuple hollandais, et le père de Louise se félicitait de l´heureuse issue, car auparavant, plusieurs prétendants s´étaient désistés, refroidis par le physique de sa fille.

Une princesse hollandaise en Suède
La princesse Louise arriva sur le sol suédois le 15 juin 1850, peu avant le mariage prévu en Suède pour le 19 juin. Elle était accompagnée de ses parents et d´une de ses sœurs, et elle débarqua du navire à peu près au même endroit que Joséphine, 27 ans plus tôt.

L´attachement à la famille royale suédoise avait attiré au port une foule de curieux. La joie se lisait sur tous les visages et l´allégresse redoubla lorsque la timide jeune fille se montra et s´avança sous la pluie. A la famille royale, s´était jointe la reine douairière Désirée, qui s´était déplacée spécialement pour souhaiter la bienvenue à la jeune fille et à ses parents. Devant les régiments au garde-à-vous, et sous les salves des canons, Louise prit place dans un carrosse et avec Charles, superbe dans son uniforme d´officier et chevauchant à ses côtés, elle fut emmenée au château de Haga, au nord de la ville. Mais le prince Charles arborait un sourire figé, derrière lequel se cachait les signes de la révolte. Il gardait encore au fond de son coeur de la rancune envers sa mère, consécutive au renvoi de Sigrid Sparre, la demoiselle d´honneur qu´il avait aimée.
Le 19 juin 1823, fut célébré le mariage d´Oscar et de Joséphine, et 27 ans exactement s´étaient écoulés depuis. Le 19 juin 1850, c´était le tour de leur fils aîné Charles et de Louise des Pays-Bas. Le cérémonial était toujours aussi fastueux; la mariée portait une toilette éblouissante, agrémentée de dentelles de Bruxelles et de joyaux étincelants. Charles avait endossé un uniforme de hussard. Cette cérémonie mémorable fut prolongée par maintes festivités, bals et divertissements, ce qui contribua à montrer à la princesse Louise les traditions et les richesses culturelles de son nouveau pays. Le lendemain de la célébration des noces princières, le jeune marié s´était hâté de retrouver son régiment et ses soldats et de s´exercer sur les champs de manœuvre……
Pour commencer, le jeune couple s´installa au château de Drottningholm, et à quelque temps de là, la famille royale entreprit un long périple à travers la Suède pour faire voir quelques sites dignes d´intérêt à la princesse héritière Louise. On se rendit également en Norvège, à Christiania, qui prenait de plus en plus une allure de capitale avec ses élégantes avenues et l´imposant Palais Royal

La vie à Stockholm : difficultés pour une princesse timide

De retour à Stockholm, le couple princier prit possession d´un appartement en duplex dans une des ailes du Palais Royal. Charles disposait déjà d´un certain nombre de pièces qu´il avait meublé à son goût, un goût vraiment particulier d´ailleurs, car il y avait mélangé tous les styles : turc, chinois, gothique. A côté d´un fumoir de style turc, on pénétrait dans un salon chinois, puis dans d´autres pièces de style pompéin ou renaissance. Du temps où il était célibataire, il invitait ses amis, donnait dîners et réceptions, et s´adonnait à ses activités favorites.
Le logement de Charles se trouvait à l´étage inférieur et celui de Louise à l´étage supérieur et en était séparé par un petit escalier intérieur. L´appartement de Louise avait été aménagé avec élégance : les murs étaient tendus de tapisseries des Gobelins; les meubles en bois doré étaient d´un goût exquis, ainsi que les lustres de bronze et à cristaux.
En dépit du faste de la Cour, de la richesse et du confort de leur demeure, d´un climat de bonne entente avec ses proches, la princesse Louise n´était pas heureuse. Elle était trop timide et dépourvue de charme pour briller dans les salons, et à première vue, elle donnait l´impression d´être renfermée. Elle s´intéressait aux mathématiques, à l´histoire; elle avait le sens pratique, était parcimonieuse. Cependant, aucune de ces qualités n´était à la mode dans les salons de l´aristocratie. Son entourage, déçu par sa personnalité terne, tournait en dérision ses qualités et ses vertus, son penchant pour les occupations domestiques. En public, la princesse préférait se taire, et l´on crut que c´était par orgueil ou manque d´intelligence, bien qu´elle maîtrisât assez bien la langue suédoise. Elle avait aussi des sautes d´humeur que peu de gens appréciaient. Pourtant, elle aimait bien plaisanter. La princesse ne sut pas se rendre populaire et avait du mal à s´adapter à sa nouvelle vie.

Dans les cercles restreints, elle était plus à l´aise et elle excellait dans son rôle de maîtresse de maison, et plus tard de mère de famille. Elle aimait la simplicité, le quotidien, et comme elle était très économe, la vie de tous les jours était sans prétention et les repas frugaux. Au début, la société stockholmoise se montrait froide envers elle, du fait de son peu d´attrait, malgré ses qualités et son sens du devoir. Ainsi, elle restait longtemps enfermée derrière les murs des pièces somptueuses de son appartement.
La mère de Charles était persuadée que le mariage assagirait son fils. Cependant les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. Charles semblait se morfondre chez lui et tournait en rond sans trouver de répit. Il se remit à la poésie et à la peinture et se fit aménager un atelier pour peindre ses motifs préférés : des paysages de Suède et de Norvège. De nouveau, il fréquenta assidûment bals et soirées mondaines, et il était devenu la coqueluche de la société suédoise. Son succès allait en s´accroissant.
Malgré ses défauts, Charles se constitua un groupe d´amis fidèles. Par son charme, il s´attacha de nombreuses amitiés pour la vie, en particulier le fameux Fritz von Dardel, peintre et caricaturiste. Ce dernier nous a laissé, au cours de la période 1833-1898, de nombreux témoignages écrits dans ses carnets et d´innombrables dessins humoristiques, qui constituent une source inépuisable de renseignements sur la vie et la culture à la Cour de Charles XV et de son frère Oscar II. Dardel était un fin observateur des moindres faits et gestes à la Cour, et les transcrivait nons sans quelque ironie. Il connaissait donc bien la personne de Charles, et nous en a laissé un portrait coloré : ” Dès qu´on se retrouve en tête-à-tête avec le prince héritier, ce dernier reprend son naturel et son air modeste. Avec bonhomie, il avoue ses faiblesses, ses torts et fait preuve d´une extrême amabilité envers ses amis intimes qui se permettent de parler franchement. Si, par contre, le prince est entouré d´une nombreuse compagnie, ou de personnes qui lui sont étrangères, son tempérament gascon reprend le dessus, et il tire vanité de tout ce qu´il a fait et n´a pas fait; il veut impressionner par sa vigueur, son habileté, et en même temps, il ne supporte pas qu´on le surpasse. Parfois, il devient intolérable….. Ses conversations avec les dames tournent principalement autour de sa propre personne, ses souvenirs d´enfance, et ses histoires personnelles plus incroyables les unes que les autres. ” ( 5 )
Vers 1856, Charles et Louise reçurent en cadeau le château de Ulriksdal, situé à six kilomètres au nord de la capitale, au bord d´un vaste lac. Le roi Charles XIV Jean y avait hébergé de vieux soldats et des invalides de guerre. Une fois réaménagé, le château devint une des demeures de prédilection du couple princier. Charles et Louise y résidèrent souvent, car la vie simple à la campagne leur convenait parfaitement. Ils décorèrent cette résidence secondaire à leur goût, en y entassant un nombre infini de meubles et d´objets hétéroclites. L´intérieur du château ressemblait plutôt à un musée surchargé.
On y menait une existence tranquille, partagée entre le chant, la musique et les jeux de quilles. La boisson la plus courante était une liqueur traditionnelle suédoise : ” le Punsch ”. Charles se montrait souvent habillé d´une façon un peu exotique, coiffé d´un chapeau de paille, et un cigare italien à la bouche. Il avait fait construire de petites gentilhommières sur la propriété autour du château, pour y recevoir ses amis. A Ulriksdal, on célébrait les grandes fêtes, principalement la fête de la Saint-Jean, le ” Midsommar suédois ” (= la fête de la mi-été ) , qui était avec Noël, une des plus grandes fêtes suédoises. Toute la famille royale se réunissait, ainsi que les paysans et les villageois du coin. La bonne humeur régnait et l´on dansait en plein air sur les pelouses.

Le couple princier aimait aussi séjourner en Scanie, dans leur propriété de ” Bäckaskog ”, une ancienne abbaye, magnifiquement située et entourée de lacs et de forêts, dans la région de Malmö. Et là, Charles menait la vie de ” gentleman farmer ”, auprès de ses chevaux et ses jardins. En été, il participait même aux moissons. Si les membres de la Cour montraient de la froideur pour la princesse Louise, au moins Joséphine, sa belle-mère, la traitait avec sympathie, et la jugeait avec indulgence.
En 1850, suite à une cérémonie à la Cour, Joséphine faisait la remarque suivante sur sa belle-fille : ” Louise était vraiment belle, cette fois, avec sa robe de lamé argenté, son diadème en brillants, son collier de diamants, et surtout sa fraicheur juvénile, son teint de lys et de rose, et son enjouement. ” ( 6 ) Cependant, à quoi lui servait sa jeunesse, si son mari volage n´était pas à ses côtés ? Elle n´était pas la femme que Charles avait espérée et elle sentait qu´elle n´était pas aimée.

Joies et chagrins au sein de la famille Bernadotte

Le 31 octobre 1851, la princesse Louise donna naissance à son premier enfant, une petite fille, alors qu´on espérait un petit prince. L´arrivée d´une fille ne fut pas marquée par des transports d´allégresse, et la déception était grande, car il fallait assurer la succession au trône, et ce n´était pas la naissance d´une héritière qui réaliserait ce vœu. On donna à l´enfant les prénoms de Louise, Joséphine, Eugénie, mais elle fut, pour la plupart du temps, appelée par son diminutif : ” Sessan ” ( diminutif du suédois : prinsessan ). Ses parents l´entourèrent d´une grande affection, ce qui n´était pas commun dans les familles royales de l´époque, et Charles, le jeune père, était enchanté de sa fille; et, plus tard, une relation chaleureuse et intime s´établit entre père et fille, car elle était douce et aimable.Le 14 décembre 1852, les salves des canons révélèrent aux Stockholmois exultants qu´un petit prince était né. L´enfant fut baptisé des noms de Carl Oscar Frédéric Guillaume et reçut le titre de duc de Södermanie. Cette deuxième naissance, au sein de la famille royale, apporta du baume au coeur, en cette année du décès tragique du prince Gustave en Norvège ( un des frères de Charles ), et la maladie du roi Oscar. Le petit Carl Oscar était le portrait de son père, et sa venue était un rayon de soleil, une joie immense. Les gazettes de l´époque n´en finissaient pas de faire l´éloge du nouvel héritier et de noter que, par ses origines, cet enfant était béni des Dieux et appartenait à une lignée de régents célèbres et de valeureux guerriers.
Pour une fois, Louise ressentit de la satisfaction, puisqu´elle avait comblé les espérances de la Couronne. Malheureusement, peu après la naissance de son fils, elle fut souffrante, et on constata une maladie de l´abdomen, ce qui mettait un terme à tout espoir de futures maternités, alors qu´elle était âgée d´à peine 25 ans. Elle ne pourrait plus donner d´autres héritiers à la dynastie Bernadotte, ce qui influença la succession au trône, comme on le verra plus loin.

Louise ne se remit jamais tout à fait de son mal, elle eut des rechutes et fut souvent prise de malaises, de convulsions, de troubles neurologiques, vraisemblablement d´ordre épileptique. Elle souffrait en silence et ses périodes de maladie constituaient les seules occasions où son époux se consacrait à elle des heures durant. Il avait tout de même bon coeur et il lui prodiguait des soins, lui faisait la lecture à haute voix. Néanmoins, elle se rendait bien compte que son mari était de moins en moins attiré par elle, et qu´il fréquentait ailleurs. Il s´éloignait progressivement de son épouse pour rejoindre le cercle de ses amis. La fidélité conjugale n´était pas le fort du prince, qui, à l´insu de sa femme, avait noué une amitié intime avec une nouvelle demoiselle d´honneur, Joséphine Sparre, surnommée ” Schossan ”, et qui était parente avec la jeune Sigrid Sparre, renvoyée par la reine Joséphine, deux ans plus tôt. ” Schossan ” n´avait aucun complexe et sa liaison avec le prince Charles n´était un secret pour personne.

Leur relation dura une dizaine d´années et leur manque de discrétion provoqua chagrins et humiliations à l´épouse délaissée. Toutefois, celle-ci s´efforçait de ne rien laisser paraître, et se comportait malgré tout en femme amoureuse qui admirait et louait son mari. Elle contrôlait son dépit de façon admirable.
Dans les années qui suivirent, Charles persévéra dans ses incartades, et même il amenait ses conquêtes au château de Ulriksdal. Si bien qu´une des maisonnettes de la propriété abrita les amours de Charles et de Joséphine Sparre, et de bien d´autres jeunes femmes, en particulier une actrice, Hanna Styrell Stjernblad, à qui Charles offrit le petit ” manoir de Väntorp ”. Cette aventure amoureuse fit couler beaucoup d´encre, car on s´est demandé si le prince et l´actrice n´avaient pas eu un enfant, une fille. Apparemment, les historiens ne sont pas unanimes à ce sujet.
Aussi incroyable que cela pût paraître, les histoires d´amour du prince Charles ne provoquèrent pas de drames familiaux, bien que Louise fût peu à peu mise au courant des frasques de son époux. La position de Louise était difficile, et elle dut cruellement ressentir la déception et la peine causées par son impossibilité à devenir mère après 1852. Son attitude stoïque ne masquait pas le désarroi qui lui pesait.
La présence de ” Sessan ” et de Carl Oscar, les enfants du couple, ne contribuèrent pas beaucoup au rapprochement des parents. Pourtant, l´union résistait et une bonne entente régnait, les petits princes étant la raison d´être du couple princier. Louise tirait parti de chaque occasion pour s´occuper de ses enfants, et c´est avec fierté qu´elle présentait son fils, Carl Oscar, un très bel enfant, dont le souvenir est resté dans les portraits exécutés par la tante Eugénie, peintre et dessinatrice de talent.
Malheureusement, la joie de la princesse d´avoir donné un héritier mâle à la Suède, fut éphémère, car en février 1854, le petit prince tomba gravement malade. L´enfant, qui avait à peine 15 mois, que tout le monde choyait, et dont on s´était tant réjoui, contracta la rougeole. A la suite de soins médicaux mal adaptés, l´enfant eut une pneumonie et succomba le 13 mars 1854. Cette tragédie amena la consternation générale, et la jeune mère fut terrassée par cette nouvelle épreuve. Pour le prince Charles, ce deuil devenait très lourd à porter, et de temps en temps, il laissait éclater son chagrin. La perte de cet enfant lui ôtait tout espoir pour ses projets d´avenir.
A cause du décès du petit prince héritier, la question de la succession au trône de Suède redevenait d´actualité. Celui qui se trouvait le plus proche, était maintenant Oscar, le frère cadet de Charles; mais cela devenait une affaire délicate, car les deux frères n´étaient pas sur le même terrain d´entente.
Une solution pour assurer sa propre succession, aurait été, pour le prince, de contracter un nouveau mariage et d´envisager la venue de nouveaux héritiers. Louise lui proposa le divorce; cependant, même si la vie conjugale avec elle était loin d´être idéale, Charles ne pouvait pas accepter une telle offre.
En attendant de devenir roi, Charles se consacra de nouveau aux plaisirs de la vie mondaine, aux exercices militaires, mais ne négligeait pas pour autant l´éducation de sa fille unique. Alors que Louise se réfugiait dans la religion, Charles fréquentait ses amies, et notamment une certaine Wilhelmina Schröder. Le couple princier n´avait donc pas de vie de famille à proprement dit. Chacun vivait un peu pour soi. Louise n´osait pas trop pénétrer dans le monde privé de son époux, ne dépassait pas le seuil de son appartement. Néanmoins par affection pour lui, par dévouement ou par sacrifice, elle tentait vraiment de partager les occupations et les centres d´intérêt de son époux.

Lorsque Charles dirigeait ses soldats sur les champs de manœuvres, Louise voulait y assister et marcher à côté des soldats. Si Charles se passionnait pour la gravure à l´eau forte, aussitôt Louise prenait des leçons pour s´initier à cet art. Les bals et les mondanités lui importaient peu, et malgré tout, elle suivait son époux pour lui être agréable. Elle traduisit des oeuvres de littérature religieuse du hollandais au suédois, et de l´anglais au suédois, notamment un manuel qui invitait au sacrifice de soi, à l´abnégation, vertu qu´elle connaissait bien pour la pratiquer elle-même. D´autres traductions eurent pour but de fortifier la conscience morale du peuple, de lutter contre ” l´influence néfaste de la littérature de bas étage, qui, sournoisement, colportait des préceptes pernicieux et empoisonnait les esprits ”( 7 )

Avant tout, Louise préférait rester auprès de sa fille, pour l´élever avec tendresse. Charles qualifiait sa fille de ” vilain petit canard, mais qui nous apporte tant de joie ! ” ( 8 ). En grandissant, la petite fille embellissait, et finalement, acquit même quelque attrait. De temps en temps, Louise était en proie à des troubles neurologiques et ces malaises affaiblissaient son état général, ce qui ne l´empêchait pas de s´intéresser à des oeuvres de bienfaisance, et elle s´engagea, comme l´avait fait sa belle-mère Joséphine, dans la fondation de quelques institutions, comme par exemple : ” l´école silencieuse pour les enfants sourds ”, ” l´hospice Princesse Louise pour les enfants malades ”, et des crèches pour les enfants de Laponie. Pendant ce temps, Charles remplaçait de plus en plus son père malade, le roi Oscar Ier, et se chargeait des affaires du pays. A l´automne 1857, il devint le régent du royaume. A partir de cette date, les obligations officielles devinrent se multiplièrent et la princesse héritière s´efforçait d´apparaître aux réceptions et dîners officiels, sauf si sa santé ne le lui permettait pas. Fritz von Dardel nous a laissé quelques réflexions au sujet de Louise : ” A part quelques qualités, la princesse héritière n´est pas très douée pour la conversation….. D´une grande probité, ayant le sens du devoir et inintéressée par les intrigues, elle manque de noblesse. Elle est une bonne mère de famille et son unique préoccupation consiste à penser à son mari, à elle-même et à son entourage. Par suite de sa timidité, elle n´exerce pas sur son mari suffisamment d´influence et n´ose pas s´immiscer dans ses affaires privées; son seul souci est de gagner l´attention et l´affection de son mari. En un mot, elle ne semble pas à la hauteur de son rôle…….. D´autre part, elle est loyale envers ses subalternes et ne désire nuire à personne, sauf lorsque l´envie irrésistible la prend de tourner quelqu´un en dérision ” ” ( 9 ).

Louise ne manquait pas d´humour dans ses propos, et parfois elle pouvait choquer. Dans le cercle restreint de la famille et de quelques membres de la Cour, Louise se montrait sous un jour différent. Elle n´était plus la jeune femme timide, réservée et discrète. Les détails les plus frivoles et les plus insignifiants semblaient l´amuser. Pleine de fantaisie et de malice, la princesse faisait des commentaires en privé, qui offusquaient ses proches, et son humour n´était pas toujours compris. A ses débuts, on éprouvait une certaine compassion pour cette jeune femme si timide, et on s´inquiétait un peu pour sa position et son rôle de future reine. Pourtant, bientôt, sa famille se rendit compte qu´elle possédait des qualités remarquables d´habileté, une aptitude à gérer les affaires et tenir la correspondance. Dotée d´un jugement sain, d´un bon coeur, la jeune princesse était tout à fait consciente des défauts que la nature avait mis en elle. En bonne chrétienne, sa foi religieuse lui donnait de la force, l´espoir lui apportait le calme, et l´amour lui procurait la patience dans la souffrance. Un des rôles préférés de Louise était de veiller de près à la composition des menus, car Charles était un fin gourmet. Elle inspectait les cuisines du Palais Royal pour s´assurer de l´élaboration des repas, surveiller les comptes. Elle travaillait assidûment à la bonne marche du ménage, et par ailleurs, elle avait aussi ses propres occupations.

Elle lisait des ouvrages historiques et religieux, des biographies, et pour tenter d´oublier le deuil de son fils, elle entreprit des travaux de traductions. Elle avait une volonté de fer, mais elle se soumettait humblement aux désirs de son mari. Ses efforts furent couronnés de succès, puisque Charles se montra attentionné et courtois envers elle, et il finit même par avouer : ” Lovisa et moi, nous nous entendons si bien ! ” ( 10 ) De plus, il allait jusqu´à rabrouer tous ceux qui manquaient d´égards à la princesse.
Louise était probablement mieux informée que Charles de ce qui se passait dans le pays, de la misère et du dénuement du peuple suédois. Et plus tard, en tant que reine, elle consacra davantage d´énergie, de passion et de moyens financiers aux pauvres et aux enfants démunis. Or, elle ne s´intéressait nullement à la politique ni aux affaires de l´Etat, et ne voulait influencer personne. En attendant de régner, le prince Charles cultivait l´art de la poésie, de la peinture, s´adonnait à ses distractions et à de joyeuses libations.



Il était un peu trop porté sur les plaisirs de la dive bouteille, et en l´occurrence la fameuse liqueur suédoise ” Punsch ”, loin d´être salutaire. Fritz von Dardel avait observé que Charles, au cours de sa vie, avait tendance à abuser, et que : ” cette boisson, si elle n´est pas consommée modérément, peut engendrer des conséquences préjudiciables, et très variables, selon la nature des individus. Ce ” Punsch ” a un effet importun sur le roi qui perd toute notion de tact, et de discrétion …….” ( 11 )
L´anniversaire des 29 ans de Louise fut célébré au château de Drottningholm, en août 1857. Une journée et une soirée de festivités contribuèrent à la bonne humeur générale. La seule ombre au tableau était la présence de ” Schossan ”, la maîtresse du prince et demoiselle d´honneur qui n´hésitait pas à paraître en toute occasion. A la Cour, on ne comprenait pas pourquoi la princesse héritière tolérait cette situation, ni les raisons pour lesquelles elle gardait la demoiselle à son service. En dépit de toutes les vexations, les souffrances et sa maladie, Louise n´aurait jamais pu renoncer à une vie sans Charles. Car l´essentiel pour elle était de s´assurer des bonnes grâces de son époux et de sentir comme l´unique femme existant pour lui.
Lorsqu´il se déplaçait à cheval à travers le pays, elle suivait sur une carte les itinéraires et les étapes empruntés par son mari. Elle lui rapportait par écrit tout ce qui pouvait l´intéresser, les dernières nouvelles de la famille et de la Cour.

Charles et Louise, souverains de Suède et de Norvège

Charles avait plus ou moins régné depuis deux ans, lorsque son père, Oscar Ier, mourut, le 8 juillet 1859. Le couronnement du nouveau roi Charles XV et de la reine Louise se déroula le 3 mai 1860, dans la cathédrale de Stockholm, suivant le rituel traditionnel. La cérémonie du sacre fut grandiose et longtemps, les Stockholmois gardèrent le souvenir de cette journée mémorable, des uniformes chatoyants des officiers et des dignitaires de la Cour, des robes des dames rutilantes de lamé et de bijoux, et même des feux d´artifice qui embrasèrent le ciel de la capitale. Les festivités se prolongèrent jusqu´à l´été, et s´achevèrent avec le sacre des souverains à Trondheim, en Norvège, le 5 août 1860. Louise fut la première reine à être sacrée en Norvège, depuis le Moyen-Age, et ni Désirée, ni Joséphine n´avaient obtenu cette faveur.
Pour Charles XV, cette étape dans la vie marqua le début d´un nouveau destin. Dans sa jeunesse, il était craintif, mélancolique, et maintenant, il faisait preuve de plus d´assurance et d´audace. Cette nouvelle charge ne le privait pas de ses moments de rêveries, et peut-être regrettait-il ses chimères de jeune homme, alors qu´il se sentait un âme de poète et qu´il aurait désiré devenir peintre.

Il avait confié ses pensées à son ami Gunnar Wennerberg : ” Croyez-vous que si je n´étais pas destiné à devenir roi, je pourrais vivre de ma peinture et faire vivre ma famille ? Si Lova (Louise) acceptait de vaquer aux soins du ménage, pensez-vous qu´il me serait possible de vivre de mon art ? ” ( 12 )

Louise : une reine restée en retrait

Au Palais Royal, les membres de la Cour se forgeaient progressivement une opinion plus favorable de la jeune reine, et trouvaient qu´elle était vraiment la femme appropriée au roi, et qu´ils se complétaient parfaitement tous les deux, tout en étant diamétralement opposés. Autant le roi jouissait d´une belle prestance, autant elle manquait de beauté. Si Charles était volage et superficiel, Louise était d´une fidélité à toute épreuve; lorsqu´il était en proie au lyrisme, elle arborait un air malicieux; il était dépensier et, elle, économe. En tout cas, ils avaient en commun l´amour qu´ils portaient à leur fille Sessan.
On remarquait que Louise présentait deux faces différentes, l´une en l´absence de Charles et l´autre en sa présence. Von dardel écrivait dans ses notes : ” Lorsque la reine est seule et qu´elle n´est ni dominée, ni influencée par le roi son époux, elle est beaucoup plus à son avantage. Quelquefois, désireuse de se confier à un proche, elle parle ouvertement et avec tact des qualités de son époux, sans oublier de faire allusion à quelques-uns de ses défauts, ” ( 13 ) Ainsi on préférait la voir quand elle voulait régenter.
La reine donnait l´impression de posséder une condition physique assez robuste, elle montait à cheval, partait volontiers pour de longues promenades en calèche, même par la froideur des hivers suédois. Or, sa santé n´était pas très stable et ses troubles neurologiques finirent par devenir endémiques, accompagnés d´évanouissements, de convulsions, et risquaient de se produire n´importe où et n´importe quand. C´était une situation alarmante, et la Cour était constamment sur ses gardes, au cas où la reine viendrait à défaillir.
Entre ses phases de malaises, la reine semblait rétablie pendant un certain temps, et on la croyait guérie. Néanmoins, de nouvelles attaques de convulsions se produisirent et la reine était prise de mouvements saccadés et incontrôlables, qui faisaient penser à de l´épilepsie. Seuls les bons soins de son époux réussissaient à la calmer. A la Cour, on soupçonnait que ces manifestations maladives étaient provoquées par la jalousie.
Les obligations officielles, les fêtes se succédaient et la reine Louise prenait ses engagements avec sérieux et y participait quand c´était nécessaire. En 1866, elle fut contrainte de remplacer son époux le roi, grippé, et d´inaugurer à sa place l´exposition universelle de Stockholm, rôle qu´elle remplit avec une certaine appréhension; ce fut une de ses rares apparitions en public. Sinon, elle préférait rester à l´écart et se retirer dans sa résidence secondaire, le château de Ulriksdal.

Charles XV : un souverain confronté a la percée du libéralisme

Pendant le règne de Charles XV, de grands changements survinrent en Suède, notamment au sein du Parlement. La société suédoise se modernisait pas à pas et devenait plus libérale. Le peuple était dans un état jubilatoire à l´annonce des réformes que le roi acceptait de réaliser, malgré lui. Car il s´efforçait de freiner l´avancée des réformes, étant contre la modernité. C´est à cette époque que les femmes célibataires purent enfin atteindre leur majorité à l´âge de 25 ans. Auparavant, la loi leur imposait d´avoir un tuteur. En 1860, la liberté de religion fut assouplie. L´administration communale et les Conseils Régionaux furent crées. La liberté du commerce et de l´industrie fut également instituée, ainsi que le libre-échange.

Néanmoins, à la fin des années 1860, le peuple suédois connut des temps très durs. La sécheresse et les maigres moissons de l´année 1868 ne pouvaient plus suffire à la population qui souffrait de la famine, et les paysans étaient accablés par les disettes répétées. C´est alors que débutèrent les grandes vagues d´émigration vers l´Amérique du Nord, ce qui devenait une nécessité pour trouver de meilleures conditions de vie. En quelques années, plus de 75 000 citoyens suédois émigrèrent vers les Etats-Unis. A Stockholm, la reine organisait des bals de charité pour récolter des fonds en vue de venir en aide aux pauvres, et elle persévérait dans ses oeuvres de bienfaisance. De plus, en Norvège, elle avait fondé des institutions pour les femmes des milieux artisanaux, et à ces oeuvres, elle versait le revenu de ses traductions, et prenait également sur sa caisse personnelle.
Charles XV avait un certain intérêt pour la politique extérieure, mais ne recueillait aucun succès. Au milieu des années 1850, on voyait en lui l´homme qui allait réussir à arracher la Finlande des mains de la Russie Impériale, et il semblait que ce voeu serait réalisé, mais il n´en fut rien. Charles rêvait d´accomplir de hautes actions militaires, et son idole était le roi Charles XII de Suède ( 1682–1718 ). La plupart des historiens s´accordèrent à dire que Charles XV était un valeureux officier, mais n´avait pas l´étoffe d´un grand chef militaire. Charles était francophile et se rendit même à Paris où il fut reçu par Napoléon III, et à Londres, où il rencontra la reine Victoria. Il était également un ardent partisan du ” Scandinavisme ”, en voulant former une union des pays nordiques, et il avait promis son appui au roi du Danemark, dans le conflit avec l´Allemagne.
Charles n´eut jamais la patience d´aller jusqu´au bout de ses convictions politiques, de tendance conservatrice. Avec l´avancée du libéralisme, le pouvoir du roi diminuait progressivement et Charles perdait de son influence. Des contretemps ébranlèrent son caractère : la défaite du Danemark dans le conflit austro-prussien en 1863-1864, et la réforme du Parlement suédois qui n´avait plus que deux chambres au lieu de quatre. Paradoxalement, cette mesure rendit le roi encore plus populaire. Quand on proposa de lui donner le sobriquet de : ” Charles le Grand ”, il répliqua : ” Oui, ils ont raison, je suis un grand lourdaud ! ” ( 14 )
Au cours de ses premières années de règne, Louise n´était pas d´un grand soutien pour le roi, mais elle se comportait en amie aimable, compréhensive et elle l´écoutait. Elle était celle vers qui on pouvait toujours se tourner, et à qui on pouvait confier ses tourments et ses déboires. Le roi se retirait souvent dans son atelier pour peindre ses tableaux, car ce besoin de peindre ne le quittait pas. Louise venait le voir régulièrement et s´asseyait dans un coin et l´observait en silence, car la plus grande vertu de la femme était, selon elle, le silence et de savoir le garder.

La fin des années heureuses
” Sessan ”, la fille unique du roi et de la reine avait atteint l´âge de 17 ans, en 1868. Elle ne brillait pas par sa beauté, mais par sa gentillesse. Et déjà, on pensait à lui donner un mari. L´heureux élu était le prince Frédéric de Danemark, dont le père Frédéric VII, roi de Danemark, était lié à Charles XV par une solide amitié.

L´annonce du futur mariage du prince Frédéric et de la princesse Sessan, au cours de l´été 1868, réjouit la nation entière, en ces temps de misère. Les festivités des fiançailles se déroulèrent en Scanie, dans la charmante propriété de ” Bäckaskog ”, et le mariage eut lieu à Stockholm, le 28 juillet 1869. La jeune Sessan fut la première princesse de la dynastie Bernadotte à se marier. Ce n´est qu´en 1906 qu´elle devint reine du Danemark. Elle eut huit enfants qui vinrent à régner sur les pays nordiques, en particulier Kristian X au Danemark et Haakon VII en Norvège.

Les années heureuses de Charles XV arrivèrent à leur fin. La reine Louise dut se rendre aux Pays-Bas, à l´automne 1870, auprès de sa mère malade et presque mourante. Après le décès de sa mère, Louise, de retour en Suède juste avant le Nouvel An, était épuisée physiquement par son long séjour dans son pays natal. Et en plus, depuis 1869, elle ressentait l´éloignement de sa fille.
Quant à Charles, à partir de 1871, sa santé donnait des signes de défaillance. Agé de 45 ans, il était déjà un homme fatigué; il souffrait de tuberculose intestinale. Louise veillait sur lui plusieurs heures par jour. Par moments, elle sortait prendre l´air et partait en promenade en calèche ou en traîneau. L´hiver était rude, et l´air froid ne lui fut pas favorable. Une bronchite se déclara, et s´aggrava progressivement, puis dégénéra en une pneumonie. Les malheurs ne cessaient de s´abattre sur la famille. Charles surveillait l´évolution de la maladie de sa femme. En dépit des soins des médecins, la santé de la reine ne s´améliorait pas. Sa fille et son gendre arrivèrent juste à temps du Danemark pour le décès de la reine, le 30 mars 1871; elle avait à peine 43 ans. Ses obsèques eurent lieu le 27 avril 1871, et Charles, encore souffrant, n´eut pas le courage d´y assister.
Charles ne survécut pas très longtemps à son épouse, atteint lui aussi par la maladie. Il avait tenté de reprendre de bonnes habitudes de vie, mais ses amis remarquaient qu´il avait beaucoup changé. Sa soeur Eugénie en déduisait, qu´au cours de sa vie, Charles avait abusé des plaisirs de la table et des boissons, et qu´il avait acquis sa maladie, uniquement par sa faute.

Plusieurs mois passèrent et Charles, apparemment un peu consolé, et persuadé de vivre encore longtemps, conçut de nouveaux projets : un remariage avec une jeune comtesse polonaise, très fortunée, Maria Krasinska, âgée seulement d´une vingtaine d´années. Elle était apparentée à la Maison de Savoie et au roi Victor Emmanuel d´Italie. Cependant, Oscar, le frère de Charles, opposé à une telle union, s´efforça de mettre un terme à ce projet fou, car, il avait attendu dix-huit ans pour monter sur le trône. De plus, il avait des héritiers, alors que Charles n´en avait pas. Charles fut contraint d´abandonner ses intentions de remariage et de toute façon, sa santé se dégradait rapidement. Sur les conseils de ses médecins, il se rendit en Allemagne, à Aix-la-Chapelle, pour tenter de nouveaux traitements, des bains de soufre. C´est sur le chemin de retour en Suède, à Malmö précisément, qu´il mourut, le 19 septembre 1871. Il venait juste de revoir sa fille adorée. Ses obsèques nationales eurent lieu à Stockholm, à l´église de Riddarholm, où se trouvent les tombeaux des Bernadotte, et rarement un roi suédois fut autant pleuré que lui par un pays endeuillé. Il avait gagné une large popularité.
Ce fut donc Oscar, le frère cadet de Charles, qui hérita de la Couronne de Suède et prit le nom de Oscar II.
Pour la reine Lovisa, une femme au physique peu attrayant, la vie fut une lutte perpétuelle ” en vue de gagner et de garder l´amour de son mari. Elle s´était rendu compte que les fâcheries et les larmes, ne servaient à rien, ni même hausser le ton, ou prendre un air tragique. Au contraire, cela mettait un homme hors de lui. Elle avait fini par trouver les moyens de regagner l´attention de son mari. ” ( 15 )
Cette femme aimait la vie quotidienne avant toute chose; elle était fidèle et dévouée; elle avait la conscience pure et elle accomplissait, avec discrétion et détermination le devoir qui lui avait été imposé en tant que reine de Suède et de Norvège.


Texte d´Eveline SUNDSTROM



NOTES DE L´AUTEUR
1- Ulfsäter-Troëll p : 162 9- Lagerqvist p : 62
2- Elgklou p : 84 10- Sundberg p : 228
3- Ulfsäter-Troell p : 158 11- Lindqvist p : 427
4- Ulfsäter-Troell p : 163 12- Ulfsäter-Troell p : 195
5- Lagerqvist p : 58 13- Ulfsäter-Troell p : 198
6- Ulfsäter- Troell p : 174 14- Lagerqvist p : 63
7- Ulfsäter-Troell p : 186 15- Lundebeck p : 4
8- Ulfsäter- Troell p : 183



BIBLIOGRAPHIE


Elgklou Lars, Bernadotte, historien –och historier –om en familj ( les Bernadotte, l´histoire et les histoires d´une famille ) Librairie Askild et kärnekull, Stockholm 1978

Lagerqvist Lars O., Bernadotternas Drottningar ( les reines Bernadotte ) Librairie Bonniers Örebro 1979

Lindqvist Herman, Historien om alla Sveriges Drottningar ( histoire de toutes les reines de Suède ) Librairie Norstedts Stockholm 2006

Lundebeck Anders, Louise av Sverige-Norge, en vardagens drottning ( Louise de Suède et de Norvège , une reine attachée au quotidien ) Editions Medén, Stockholm 1947

Sundberg Ulf, Kungliga Släktband : Kungar, Drottningar, Frillor och deras barn ( Liens de parenté dans les familles royales : rois, reines, concubines et leurs enfants ) Editions : Historiska media, Lund 2004

Ulvsäter–Troell Agneta, Drottningar är också människor ( les reines sont aussi des êtres humains ) Editions Swedala, Trelleborg 1996