mardi, août 11, 2009

" UN DOMAINE POUR LE MARÉCHAL "

Domaine de la Grange - la - Prévôté

Par Gilles Debarle, directeur du Domaine de la Grange

Comme tous les généraux de Bonaparte, Jean-Baptiste Bernadotte compte se porter acquéreur d’un domaine, à une condition, qu’il soit à moins de vingt-quatre heures à cheval de Paris. Nous sommes à l’automne 1800, Bernadotte s’est marié à Désirée, en 1798 et, un an plus tard, a donné naissance à un fils, Oscar. La dot de Désirée Clary permet au couple de se porter acquéreur du domaine souhaité. Après avoir étudié plusieurs possibilités, leur choix se porte sur le Domaine de la Grange – la Prévôté, à Savigny-le-Temple, en Seine-et-Marne. L’histoire de ce domaine de la Brie Française ne sera plus jamais la même.

Au Moyen-Âge, le domaine de la Grange- La Prévôté est administré par un prévôt, d’où vient le qualificatif. En 1467, Guillaume d’Harcourt, Vicomte de Melun, Comte de Tancarville, s’intitule seigneur de La Grange-la-Prévôté. Plusieurs familles d’écuyers se succèdent jusqu’à la famille Mithon, au XVIIIe siècle dont Jean-Jacques, Intendant des Île-Sous-le Vent et Charles-Gabriel, maréchal de camp des armées du roi en 1788. Le château se transforme selon le goût du Siècle des Lumières, les jardins à la Française sont dessinés, ainsi qu’une perspective Est-Ouest de 5,5 Km de long, au centre de laquelle est situé le château rénové. L’ascension de la famille est stoppée nette par la Révolution. Son frère, Jacques-Louis, le succède, mais demande, en 1796, de mesurer toutes les terres du domaine. Le domaine est acquis le 17 février 1798 (29 Pluviôse an VI) par Dame Marie-Nicole Dionis des Carrières, veuve d’Albert-Marie de Romé. Elle l’avait acquis peu avant une vente en licitation au profit des petits enfants du précédent propriétaire (jugement du 17 frimaire an VII), vu l’impossibilité de partager la propriété entre les héritiers de C. Mithon Genouilly, d’après le contrat de vente entre Mme de Romé et les époux Bernadotte.

· « Observe-lui qu’elle renferme toute notre fortune »

1800. Jean-Baptiste Bernadotte est en mission dans l’Ouest de la France. De Rennes, son épouse, Désirée Clary correspond avec son frère Nicolas, demeuré à Paris. L’un des sujets de leurs courriers est la recherche d’une terre, dans les environs de Paris. L’an VIII, Désirée et Nicolas Clary se sont intéressés à Monhuchon (Chevry-Cossigny), la Marsaudière, Riz (Ris-Orangis), Travel ou Draveil. Dans les lettres, Désirée Clary donne ses impressions à son frère, qui prospecte, visite et rencontre les propriétaires. « Je ne puis pas encore te donner une réponse pour la Marsaudière. Bernadotte ne s’est pas encore décidé. Les bois lui font de la peine et surtout l’isolement de la maison » (Lettre du 23 prairial). « Les offres que tu as faites à M. Dubois Livry pour la ferme de Riz me conviendraient beaucoup » (Lettre du 23 prairial). « (Travel nous plait infiniment mais il faut être fort riche pour en faire l’acquisition » (Lettre du 2 messidor). «Terre de Monhuchon : elle est à quatre lieux de Paris. Elle rapporte 1100 livres de rente. Il y a une maison, de l’eau » (Lettre du 19 messidor). Le prix, les revenus des terres, le coût des travaux et les qualités esthétiques des propriétés déterminent leur choix.

Mme de Romé cède la propriété au couple Bernadotte pour 200 000 Francs Une copie de l’acte de vente est conservée au château. La raison de cette vente prématurée reste à déterminer. La propriété compte 530 hectares, dont le parc sur près de 40 Ha, une grande partie de la forêt de Rougeau et plusieurs fermes. L’acte fut passé devant maître Gibé le 25 novembre 1800 (4 Frimaire An IX). Maître Gibé n’avait pas mis toute la diligence nécessaire pour terminer l’affaire. Madame de Romé n’avait pas elle-même fini de payer les héritiers Mithon et le notaire de ceux-ci empêchait l’entrée en jouissance des Bernadotte.

Le 7 juin 1801 : Bernadotte écrivait à sa femme : « Presses maître Gibé et dis lui que je tiens beaucoup à ce que qu’il termine sans perte de temps l’affaire de la Grange. Observe lui qu’elle renferme toute notre fortune et qu’ainsi il est de la plus grande importance pour nous que notre libération soit prononcée juridiquement ».

L’acte de vente est complété par les quittances des 2 ventôse de l’an IX (20 février 1801), 24 ventôse de l’an IX (14 mars 1801), 13 plairial de l’an IX (1er juin 1801), 16 pluviôse de l’an IX (4 février 1802), 2 prairial de l’an IX (21 mai 1802), 2 complémentaire de l’an XII (18 septembre 1804) et de 1811.

Bernadotte fit faire d’importants travaux tant au château que dans les jardins et Désirée les surveillait, vérifiant les mémoires des entrepreneurs et réglant les dépenses par la caisse de son frère Nicolas Clary.

· Des travaux étalés sur dix ans

La période 1801 – 1811 est, certes, l’occasion de très nombreux voyages et déplacements des Bernadotte et comme dans bien des cas, le domaine est considéré comme une résidence de campagne. Néanmoins, la correspondance retrouvée atteste la présence de nombreux passages à La Grange. Les quittances retrouvées s’échelonnent durant toute la période.

Désirée Clary supervise elle-même de nombreux travaux, dans le parc et au château. Cet enthousiasme n’est sans doute pas étranger au fait que sa sœur, Julie Clary, mariée à Joseph Bonaparte possède le parc de Mortefontaine, dans l’Oise, et son magnifique parc à l’Anglaise, très en vogue à l’époque, parc qu’elle aurait visité en 1799. D’ailleurs, le Baron Gérard peint en 1808 un tableau de Désirée assise sur un rocher du parc de Mortefontaine, aujourd’hui conservé dans la grande galerie du palais royal de Stockholm.

En son absence, c’est Nicolas Clary, son frère, qui supervise les travaux et les plantations. Il est tenu informé par Nicolas Guiard, concierge, régisseur « L’allée du milieu du parc est plantée à fait en marronniers » (27 frimaire an XIII). Chênes, châtaigniers et bouleaux agrémentent le parc. La cour et le jardin anglais comprennent entre autres des cerisiers. En avril 1812, il prend « une femme une à deux jours pour couper les mauvaises herbes dans le gazon qui sert à nourrir le cerf et la biche ». Un cygne est aussi mentionné.

La partie Nord du parc est donc transformée en parc « à l’Anglaise ». D’un paysage plat uniquement marqué par des perspectives rectilignes, plusieurs hectares sont entièrement retravaillés, un étang et une cascade sont créés, ainsi qu’une glacière et un local à bateau. Dans Oudiette (1817 – cf. Michelin, 1829) : « On y remarque des jardins anglais et des eaux, une rivière avec des ponts chinois et de superbes plantations ».

L’entrée principale est entièrement rénovée. Une superbe grille marque l’entrée d’apparat, avec deux pavillons de chaque côté et Bernadotte aurait fait rasé les derniers vestiges de l’ancien château fort, mais des douves longent le domaine au Sud et à l’entrée principale.

Le château est lui aussi rénové. En 1808 et 1811, maçons, menuisiers, terrassiers, couvreurs effectuent des travaux au château. Le 20 novembre 1808, Désirée demande à son frère : « je voudrais bien que tu eusses la bonté de remettre à M. Laussel 2168 livres que je lui dois et de lui donner aussi 7000 livres, pour distribuer encore aux ouvriers de la Grange pour les nouveaux travaux ». M. Mongin, sculpteur de Paris, orne la cheminée de la salle à manger, décore l’appartement du Prince et la salle de billard. M.Mongin sculpte également les chapiteaux et aigles de la volière, le péristyle et agrémente les pavillons des grilles de faisceaux, aigles et couronnes (Etat des sommes dues par Bernadotte, 20 septembre 1811), toujours présents sur certaines grilles dans la forêt de Rougeau, longtemps détenues et non entretenues par un propriétaire privé, une partie acquise par l’Agence régionale des Espaces Verts en septembre 2009. On y trouve encore les ruines d’une des deux fabriques construites selon des dessins de Kraft et Ransonnette.

C’est dans les allées du parc où, d’après l’historien Léonce Pingaud (Bernadotte et Napoléon, 1797-1814 – Paris, Plon, 1930), Oscar aurait incité son père à accepter la proposition de la Diète de Suède par cette phrase que Jean-Baptiste rappelait lui-même « Pourquoi Papa, ne feriez-vous pas le bonheur de ce brave peuple ? » alors qu’ils se promenaient avec « la Maréchale ». Léonce Pingaud ajoute : « De là, il alla trouver Napoléon à Saind-Cloud. »

Plus loin dans le parc, les plans du XIXe Siècle attestent la présence d’une « île Oscar » dans un étang, aujourd’hui regagné par la forêt.

· Menacé de réquisition, sauvé par le sucre

Mais 1810 marque un tournant dans la vie du domaine. Le 21 août 1810, le vote de la Diète de Stockholm confirme le choix de Bernadotte comme Prince Royal de Suède. Désirée et son époux souhaitent vendre le domaine. En 1812, dans l’intérêt de la Suède, Bernadotte participe à la coalition contre Napoléon. Bernadotte étant accusé d’avoir trahi l’Empereur est rayé des listes électorales seine-et-marnaises. Craignant de se voir confisqués leurs biens, ils cèdent le domaine à Nicolas Clary, à bas prix, le13 mai 1813. le domaine est laissé à l’abandon, même si Nicolas Guiard en assure toujours l’intendance. Les relations entre Bernadotte et Napoléon se détériorent. Le 18 mai 1813, suspectée de trahison et craignant de se voir expropriée, Désirée Clary cède le domaine à bas prix à son frère Nicolas (1760-1823), actionnaire de la Banque de France, homme d’affaires de Désirée. Au moment de l’embargo britannique sur l’Empire, Nicolas Clary, avec l’aide du banquier Delessert à Passy, exploite la betterave sucrière sur ses terres. Le palliatif à la canne à sucre est trouvé et Nicolas Clary reste en bons termes avec Napoléon ce qui assure aussi le maintien et la prospérité du domaine. En 1816, Désirée Clary, vivant toujours à Paris, effectue un séjour à La Grange avec sa sœur Julie, avec qui elle est très liée. Nicolas aime lui aussi séjourner à La Grange où ses enfants sont élevés.

Dès 1830, son fils, François-Jean, est désigné par les habitants comme capitaine de leur garde nationale, à 16 ans. En 1841 il devient maire de la commune, mais y réside peu. En 1846 il se marie, s’installe dans son domaine, mais perd son poste de maire, qu’il retrouve de 1852 à 1871 puis de 1879 à 1884, signe de l’influence de la famille Clary dans la commune. Ses innovations dans le domaine de l’agriculture et le fait d’avoir caché Napoléon III avant son accession au trône assurent son statut (il est nommé sénateur et Pair de France à vie et maire de Savigny-le-Temple à plusieurs reprises) et la prospérité du domaine, qui compte à présent 1100 hectares et cinq fermes. L’aménagement du parc se perpétue dans l’esprit imprimé par Bernadotte et Désirée. Adhérent de la société d’horticulture de Fontainebleau, il développe les plantations du parc, dont l’ensemble constitue à présent un patrimoine remarquable.

· Une Ville qui entend préservé la mémoire des lieux

De 1926 à 1957, le domaine est repris par des industriels, puis devient une annexe de l’Institut Gustave Roussy, qui ferme quarante ans plus tard. Le domaine est menacé par des projets immobiliers peu scrupuleux. L’association des Amis du Château de la Grange se créé dès la fermeture de l’Institut pour monter un projet patrimonial et culturel tourné vers les habitants. Le programme est ambitieux et difficile. La propriété reste celle du Conseil général du Val-de-Marne, lieu du siège social de l’Institut Gustave Roussy. Cependant, la mairie de Savigny-le-Temple décide de reprendre la gestion du site, dans le cadre d’un bail emphytéotique de 35 ans avec Val-de-Marne, depuis 2002. Un contrat régional est signé la même année.

Le bail exige d’abord la réhabilitation de l’ancien hôpital à des fins médico-sociales. Dès le 14 janvier 2004, les deux-tiers de cet immense centre (11000 m²) sont réaménagés pour accueillir une maison médicalisée pour personnes atteintes de la maladie dite « d’Alzheimer ». Le bail oblige aussi la Ville à la rénovation du domaine. Démarrés en décembre 2002, les travaux sont achevés en 2006 et le domaine ouvre au public en septembre de la même année. Le château accueille à présent la mairie annexe de la Ville et on y célèbre toutes les cérémonies officielles. Le premier étage abrite le centre d’interprétation sur la période des Premier et Second Empires, sous l’angle des Bernadotte et des Clary. Le deuxième étage est destiné aux réunions et à l’accueil d’artistes en résidences dans trois studios aménagés.

Rectangle à coins arrondis: Les grilles et le perron comptent parmi les travaux réalisés.curies sont réhabilitées et accueille la brigade équestre de la commune ; ainsi que le potager historique, dont les premiers dessins connus remontent au XVIIe Siècle, le plus vaste potager en activité de Seine-et-Marne. Il permet de mettre en œuvre un programme régional de sauvegarde et de mise en valeur des variétés de plantes cultivées en Île-de-France, dont le patrimoine est immense. Le parc, conduit en gestion différenciée, est dorénavant ouvert au public. La cascade vient elle aussi d’être remise en service et permet d’arroser le potager par l’eau de la nappe phréatique superficielle existant juste sous le domaine.

A la première ouverture au public, aux Journées du Patrimoine de septembre 2006, le château fait plus que le plein avec au moins mille visiteurs dénombrés en quelques heures. En juin 2007, la commune reçoit le prix régional au concours des Rubans du Patrimoine pour la réhabilitation du château et, en 2009, le prix départemental du développement durable et le deuxième prix du concours national des jardins potagers de la SNHF.

A présent, elle se prépare à célébrer comme il se doit le bicentenaire de l’élection au Trône de Suède de l’ancien propriétaire du domaine.

Gilles Debarle, directeur du Domaine de la Grange – la Prévôté – Hôtel de Ville – BP147 – 77547 Savigny-le-Temple cedex – Tel : 01 60 63 29 40 – g.debarle@savigny-le-temple.fr