dimanche, septembre 17, 2006

Dictée de feu S. M. le Roi Charles Jean, le 11 Février 1844 par LARS O. LAGERQVIST

Je ne désire point la mort, je ne la crains point; j´ai quatre[-]vingt[s] ans passés; la nature reprend ses droits.

Personne a fourni une carrière semblable à la mienne; que l´on ouvre tous les volumes depuis que le monde est sorti du cahos. J´ai gouverné un peuple jaloux de ses droits et dont les ancêtres (les ases) pour échapper à la tyrannie des Romains, s´étaient réfugiés dans cette Scandinavie d´où, plusieurs siècles après, ils sortirent pour faire trembler ces mêmes romains.

Quand il fut question de mon élection comme Prince Royal de Suède, j´étais décidé à rentrer dans la vie privée. Cependant j´acceptais. Tout le monde connait si j´ai intrigué pour cette élection. J´avais même dit au Général Wrede que je n´accepterais pas; mais un rapport me fut fait que l´Empereur avait dit au Maréchal Davoust, quand il apprit qu´il y avait des Suédois à Paris qui m´offraient la succession au trône de Suède: ”Le Prince de Ponte Corvo ne doute de rien; il n´y est cependant pas encore.” Cela me détermina à faire connaitre que si j´étais élu, j´accepterais. Napoléon me dit lui même, dans cette occasion: ”Vous ne serez pas heureux; il leur faut un Dieu” (en parlant des Suédois). Il ne pouvait tolérer qu´un mortel fut aussi grand que lui.

J´eusse peut être pu consentir à être son second; mais quand il attaqua le pays qui avait remis ses destinées entre mes mains, il ne trouva plus en moi qu´un rival. Les évênemen[t]s qui ont bouleversé l´Europe et qui lui ont rendu son indépendance sont connus. On connait aussi la part que j´y ai prise. Qu´on étudie notre histoire depuis les tem[p]s d´Odin jusqu´à nos jours et qu´on me dise si la presqu´île Scandinave n´est pas de quelque poids dans les destinées du monde!

Commentaires:
”Les ases”. Dieux païens des peuples nordiques, dont Oden (Odin) était le premier. Le roi avait appris beaucoup de l’historie de la Suède, et à ce temps les historiens supposaient encore, que les ases (asarna en suédois) étaient une tribu, venant de l’Asie Mineure un ou deux cents ans avant J.C. sous leur chef Oden - une théorie présentée déjà au 13ème siècle par le fameux raconteur d’histoire Snorre Sturluson (Islande).

”Ils sortirent” fait allusion aux invasions germaniques; les ostrogoths venant de la province de Œstergœtland, les visigoths de Væstergœtland, ou l’île de Gotlande, etc.; aujourd´hui ceci est douteux.

”Général Wrede” - comte Fabian WREDE (1760-1824), plus tard ministre et maréchal, avait visité Paris en juin 1810 pour féliciter l’empereur de son mariage avec Marie-Louise. A la même époque, l’envoyé extraordinaire, le général baron Gustaf LAGERBIELKE, avait présenté à Napoleon le choix de la diète suédoise d’un nouveau prince héritier, un prince danois; mais le deuxième courrier, le jeune comte Carl Otto MÖRNER, visitant le maréchal Bernadotte, lui offrait la même position! Cette audacité fut rapportée à Wrede (et à l’empereur par Bernadotte). Wrede décida de rendre visite au maréchal, et la situation se développa comme nous la connaissons.


Maréchal Davoust” - Louis Nicolas Davout [ou Davoust] (1770-1823), maréchal de France, duc de Auerstädt, prince d’Eckmühl, un excellent commandant en chef et stratège, mais sévère jusqu’à la cruauté. Instrument de la volonté de l’empereur, il était un ennemi de Bernadotte. Les sentiments étaient réciproques!


”Les temps d’Odin” - voyez le premier commentaire!


Selon quelques experts français que j’ai consulté, la langue du roi ne montre aucune trace de son idiome de jeunesse, le béarnais.


La dictée fut discutée et utilisée prèsque immédiatement, entre autre par l’historien et l’écrivain, le professeur de l’Université d’Upsal, Erik Gustaf GEIJER, auteur et orateur des éloges du Roi lors des funérailles en mai 1844 - mais la traduction en suédois de la dictée contient quelques malentendus et au moins une erreur qui est intentionelle. Un essai en suédois sur la dictée, intitulé Carl XIV Johans sista diktamen par le professeur Sten CARLSSON (successeur récent de Geijer), fut publié en 1963 dans Carl Johans Förbundets Handlingar för åren 1958-1963 (Les Actes de l’Alliance Charles Jean pour les années 1958-1963, Upsal, p. 117-123). A la fin de cet essai se trouve la dictée en français.

L’auteur remercie infiniment sa collègue Mademoiselle Marie-Astrid VOISIN, conservateur adjoint au Cabinet Royal des Monnaies et Médailles à Stockholm, pour avoir beaucoup amélioré la langue de son texte, et son ami Claude ARTHUS-BERTRAND, Paris, pour les corrections qu’il a fait.