dimanche, septembre 17, 2006

CE QUE LA SUÈDE DOIT À LA FRANCE

Dès les temps les plus anciens, la France a été en contact avec les pays du Nord, et on connaît les visites que firent les Vikings le long des côtes, visites au cours desquelles pillages et ravages furent choses courantes. Paris même ne fut pas épargné. En opposition avec cette image un peu brutale, en voici une autre plus paisible : un moine français, le bénédictin Ansgarius gagne les pays du Nord au Christianisme. Et c’est ainsi qu’au cours des siècles, un échange constant se produisit entre la France et les pays scandinaves.

Les vieux parchemins narrent les voyages de nos compatriotes en France aux fins les plus divers. Dans le domaine du commerce, un vif courant d’échanges s’établit très tôt et nous voyons le bois, les peaux, et le fer servir de monnaie d’échanges pour nous procurer les denrées qui manquent et en particulier le sel et le vin.

Très vite l’art religieux subit une influence française par l’intermédiaire de l’architecte Etienne de Bonneuil, de la corporation des bâtisseurs de Notre-Dame, appelé à Upsal pour y construire l’une des plus merveilleuses cathédrales du nord . Cela se passait au XIIème siècle.

Un autre chaînon de ces précoces relations fut le mariage de notre roi Magnus Erikson avec la reine Blanche de Namur ; il est curieux de noter que cette femme, célèbre pour sa beauté, portait dans ses armes, outre celles de Namur et de Norvège, le lion de la dynastie des Folkungar et les lys d’argent de France.

C’est vers cette époque que se place l’arrivée à l’Université de Paris des premiers jeunes étudiants suédois, où plus d’un, nommé professeur, eut sa chaire d’enseignement. Les autres, revenant au pays natal, furent investis des plus hautes charges ecclésiastiques et c’est ainsi que leur science puisée en France fut un profit pour la Suède, science dont la philosophie scolastique formait le fond.

Les scandinaves étaient, même à cet époque, les plus nombreux à l’Université de Paris et, pour autant que l’on puisse préciser, on en comptait une cinquantaine par an, à savoir plus qu’aujourd’hui. Comme nous avons maintenant notre Maison suédoise à la Cité Universitaire, ils avaient à leur époque pignon sur rue dans la" Domus Scholarium Sueciae" acheté en 1285 par le savant mécène d’Upsal Andréos And. Cette maison était située au cœur du Quartier Latin, dans la rue Serpente. Une plaque commémorative, élevée il y a quelques années, signalait le fait à l’attention des passants, si je ne m’abuse en ces termes "Lieu où était situé le plus anciens des collèges fondés au Moyen Age pour servir de foyer aux étudiants suédois fréquentant l’Université de Paris."

L’Université de Paris subit un grand essor à cette époque et fut pour nos jeunes Suédois une source féconde. Ils appréciaient hautement la culture française en approfondissant leurs connaissances et en enrichissant leurs âmes.
Ce siècle merveilleux, qui vit se construire tant de belles cathédrales, fit de la France la patrie de la plus haute culture humaniste, le centre d’un mouvement précédant la Renaissance et tendant comme elle à rénover l’âme humaine par la connaissance de l’antiquité et par le réveil de la conscience nationale.

La répercussion de ces contacts sur la suède et sa culture est inappréciable et la dette de reconnaissance envers la culture française n’a cessé d’augmenter de siècle en siècle jusqu’à nos jours. Ces liens intellectuels furent encore consolidés par la création, à la fin du XV e siècle, de l’Université d’Upsal. Mais ce charme de la civilisation française qui exerce son influence sur nous, Suédois, à travers les siècles, n’a pas trouvé ses moyens d’expression seulement à Paris et dans son antique Sorbonne, mais aussi dans les divers domaines de la vie intellectuelle des autres villes de France.

Je ne puis citer qu’en passant l’influence sur notre industrie qu’eurent les mineurs de la langue française - pour la plupart Vallons - qui émigrèrent en Suède. Le Roi si "Renaissance " que fut Erik XIV, fils de Gustav Wasa, appela en suède des artistes français et eut un historiographe également français. Malgré le grand nombre d’œuvres d’art que la guerre de Trente ans amena d’Allemagne, ce n’est pas tant ce pays que la France catholique qui devait façonner notre savoir d’années en années et les rapports franco-suédois s’intensifièrent. Je citerai pour témoin notre reine Christine qui s’orienta si fortement vers les choses de France. Elle fit entre autre, venir le savant René Descartes et eut son peintre français à la Cour en la personne de Sébastien Bourdon. La littérature suédoise mit un point d’honneur à suivre les doctrines de Boileau. Nos architectes prenaient modèle sur Versailles, et les parcs se dessinaient sur le modèle de ceux de Le Nôtre. Le XVIIIème siècle fut marqué au coin de la culture française.

Sans doute l’émigration vers la France est-elle moins conséquente que l’inverse, mais vers le milieu du XVIIème siècle cependant, un Königsmark, à la demande de Turenne, lève un régiment de cavalerie pour le compte de la France. Vers la fin de ce siècle, sous le commandement du Comte Sparre, beau-père du Comte de Tessin, il prend le nom de Royal suédois. Ce fut une sorte d’école militaire pour nos officiers suédois et le drapeau du régiment fut victorieusement présent à de nombreuses batailles. Ce régiment fut tristement dissout à la Révolution française.

Nos savants et nos artistes ont été en rapport avec la France jadis comme de nos jours. Il nous suffit de citer Linné, le botaniste, et le chimiste Berzelius, élève de Berthelot.

La colonie d’artistes suédois à Paris remonte à quelque deux cent cinquante ans. Déjà l’année précédant la mort de Charles XII, l’émailleur suédois Charles Boit fut admis à l’académie des beaux-Arts. Au cours des années suivantes, le pastelliste Gustav Lundberg exerça son art aimable, apprécié de la Cour et du monde, fut membre de l’Académie et peintre de Louis XV ; La même gloire échut au portraitiste Alexandre Roslin et au merveilleux peintre en miniatures Per Adolf Hall. Le peintre suédois Nicolas Lafrensen, qui franchisa son nom en Lavreince, conquit le cœur des parisiens par l’élégance de son art. Ses gouaches délicieuses qui illustrent si bien l’histoire du XVIIIème siècle, appartiennent de nos jours aux pièces rares du marché international. Avec Roslin, Wertmüller exposa au salon, et bien connu est son tableau de Marie-Antoinette avec ses enfants dans le parc du Petit Trianon.
Jamais l’influence française en suède ne fut si forte que durant le XVIIIème siècle. Si nos artistes furent connus à paris, les artistes venus en Suède eurent également une influence dominante sur le développement du goût français dans ce pays. Il nous suffira de nommer le Comte Charles Gustave Tessin, créateur de l’Académie des Beaux –Arts de Suède, d’après celle de France, et dont le premier directeur fut le peintre français Guillaume Thomas Taraval.

Un autre nom important aussi est celui du sculpteur, Jacques Philippe Bouchardon, frère d’Edmé Bouchardon. Nous ne pouvons passer sous silence la brillante ambassade du Comte de Tessin à Paris, qui, pendant ce séjour, acheta à se ruiner toutes ces oeuvres d’art français qui sont aujourd’hui l’orgueil de notre musée à Stockholm. Le Comte de Tessin fut nommé plus tard surintendant des bâtiments royaux.

C’est grâce à lui que furent connues en Suède les oeuvres de Rigaud, Nattier, Tocqué, Chardin , Lancret, Bouchet, Oudry et bien d’autres. Les riches collections de Tessin eurent une influence prépondérante sur la Suède, assez pauvre à cette époque en belles oeuvres d’art. Hélas ses compatriotes ne surent pas apprécier à leur juste valeur ses efforts dans ce domaine. Ils virent plutôt en lui un gaspilleur. Mais le Comte de Tessin défendait ses achats onéreux et importants par ces mots fameux, que je ne puis m’empêcher de citer " Un affamé, qui dispose de ses dents et de sa liberté, peut-il rester devant une table toute servie sans manger ? "

Au cours du siècle suivant –le dix-neuvième siècle – l’art français fut encore une source d’inspiration pour nos artistes et ce sont de joyeux souvenirs qui restent de notre petite colonie d’artistes suédois à Grez-sur-Loing, dans les environs de Fontainebleau .

Cet héritage des temps anciens est toujours géré avec le même soin et les relations toujours étroites entre les deux pays. La même culture et l’art, la littérature et les modes, sont encore redevables en grande partie à la "Douce France".

L’épanouissement de l’art suédois contemporain a ses racines profondément enfoncées dans la terre de France. Nous sommes sur le sol classique.

Quoique chaque nation doive garder sa personnalité, elle ne doit pas non plus perdre le contact avec la vie intellectuelle des autres pays civilisés, et mon souhait est que mon pays ne brise jamais le lien qui rattache la Suède à l’esprit et au génie français, fidèle gardien de l’héritage gréco-romain et rayonnant aujourd’hui comme hier de clarté et d’universalité.

texte écrit en 1963 par Gunnar W. Lundberg

Directeur Fondateur de l’Institut Tessin
Conseiller culturel auprès de l’Ambassade de Suède à Paris
Président de la Société des Amis du Musée Bernadotte.